Le 2 janvier devenu la date fétiche de l'extrême droite espagnole pour célébrer la Reconquista

Chaque année, la municipalité de Grenade commémore la conquête de la cité andalouse par les souverains catholiques en 1492. La reddition de la ville avait abouti à l’expulsion d’une partie de ses habitants et à l’éradication de leur culture musulmane ou juive. Comme tous les ans, la gauche locale appelle à manifester contre cette célébration.

L'Almanach international
3 min ⋅ 02/01/2026

Ce jour est férié à Grenade, en Espagne, pour la 534e Fête de la prise de la ville (Festividad de la Toma de Granada). Chaque année, la municipalité de Grenade commémore la conquête de la cité andalouse en 1492 par les souverains d’Aragon et de Castille qui mettait un terme à la Reconquista.

Cette cérémonie controversée commence, chaque année, par un dépôt de gerbes sur les tombes de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille qui reposent dans la Chapelle royale, les monarques qui n’ont pas tenu leur parole. Car en vérité, la ville de Grenade, assiégée depuis le 9 juin 1491, n’a pas été prise par les armes, mais livrée aux Espagnols par le dernier émir de Grenade, Boabdil. Celui-ci, après négociations, a quitté la ville le 2 janvier 1492 contre l’engagement des futurs Rois catholiques de respecter les différents cultes. Cette promesse ne fut jamais tenue, puisque dans les semaines qui ont suivi les musulmans et les juifs n’ont eu d’autres choix que la conversion ou l’exil. S’en était fini de l’Espagne des trois religions évoquée jusque-là par Ferdinand II lui-même, l’Inquisition allait désormais avoir le champ libre. Le souvenir de cette trahison plane sur cette fête traditionnelle que l’extrême droite a transformée en célébration identitaire.

Vox, le parti néo-franquiste, a fait son entrée au parlement andalou en 2019, une première depuis le retour à la démocratie en 1976. Il milite aujourd’hui pour que le 2 janvier (jour férié à Grenade) devienne la fête nationale de l’Andalousie en remplacement du 28 février, peu évocateur ; voire la fête nationale de l’Espagne tout entière ! Déjà, la date du 2 janvier se substitue progressivement au 18 juillet, la journée où les nostalgiques du dictateur Franco célèbrent le début de la guerre de conquête du pouvoir par le général Franco en 1936. Aujourd’hui, les slogans n’évoquent plus Franco (c’est interdit par la loi), mais une « nueva reconquista».

La cérémonie commence Plaza del Carmen, vers 10h30. Parmi les geste les plus importants de cette journée figure la levée traditionnelle de l’ étendard de Castille, symbole de l'intégration du royaume de Grenade à la couronne de Castille après la capitulation signée en 1492. Les autorités municipales se rendent ensuite à La Chapelle royale à 11h30, puis assistent à une messe dans la cathédrale à 12h. Après la messe est prévu un défilé militaire de la Légion espagnole. La ville est quadrillée par 500 policiers anti-émeutes pour séparer les militants de l’extrême droite espagnole qui ont fait de cette date l’un de leurs rendez-vous annuels, du reste de la foule qui écoute le plus jeune conseiller municipal crier trois fois « Grenade ! », au son de l’hymne national, après avoir rendu hommage aux Rois très catholiques.  En 2009, la municipalité (socialiste) avait invité des musulmans, habillés en costume d’époque, à se joindre au cortège, mais ce symbole n’a pas convaincu les associations espagnoles qui militent pour le rapprochement des trois cultures. Le nouveau maire élu avec les voix des conservateurs (PP) et de l’extrême droite (Vox) a abandonné l’idée. De fait, une manifestation alternative est organisée par la gauche (un défilé de Maures et de chrétiens en costume d’époque) à l’initiative des municipalités voisines de Zujan, Cullar et Benamaurel. La procession abouti à l’ermitage Saint-Sébastien, lieu de la dernière rencontre entre Baobdil et les Rois très catholiques.

Les détracteurs de cette fête régionale sont chaque année plus nombreux. Ils parlent d’un hommage rendu aux bourreaux et de l’oubli des victimes. D’autant que Grenade vit du trésor touristique que constitue l’Alhambra, chef-d’œuvre de l’architecture arabo-musulmane, inscrit au patrimoine mondial. Cette « Journée de la ville de Grenade » se termine néanmoins par un Festival des cultures où l’accent est mis sur la tolérance.

La plateforme Granada Abierta présente son Manifeste du 2 janvier 2006, dans lequel elle revendique une fois de plus une capitale culturelle « sans bannières, sans épées ni marches militaires ». Car comme l’an dernier, la brigade « Roi Alphonse XIII » II de la Légion espagnole, basée à Viator (Almería) a été invitée à venir défiler dans la ville pour célébrer sa “capture” en 1492.

La brigade « Roi Alphonse XIII » II de la Légion espagnole

Granada Abierta dénonce une fois de plus que la Fête de la Conquête soit devenue une célébration anachronique, sectaire et exclusionniste, intenable en démocratie. Pour faire contre-point à la commémoration de la conquête de Grenade, la plateforme Granada Abierta réunit des intellectuels et des artistes à la Fondation euro-arabe, à partir de 11 heures du matin, sous la devise « Pour la coexistence, pas pour la prise de pouvoir » afin de souligner une fois de plus leur rejet de cet événement.

La liberté de culte en Espagne, abolie en 1492, n’a été rétablie qu’en… 1978. Symboliquement, Grenade avait été, cette année-là, la première ville d’Espagne à inaugurer officiellement une mosquée.

S’il s’agit de trouver une autre date pour la Journée de l’Andalousie, la gauche et les libéraux proposent le 26 mai, en hommage à Mariana Pineda, native de Grenade, exécutée le 26 mai 1831 pour son militantisme en faveur des libertés. Cette célébration du 26 mai a été toutefois ravivée en 2022 après 86 ans d’interruption.

La Rendición de Granada (détail d’un tableau de Francisco Pradilla y Ortiz, 1881)

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Par Bruno Teissier

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